Le 19 novembre 2017
Volume 35, Numéro 9
Ne juge pas
Opinion

Ne juge pas

«Ne juge pas», un conseil bien innocent qui semble s'être transformé en un puissant adage qui influence profondément toute une génération. 

Je pense me l'avoir fait dire aussi dans mon enfance, mais si ce fut le cas, c'était uniquement pour m'empêcher de dire le fond de ma pensée à des gens qui l'auraient mal reçu, et non pas dans la perspective de m'empêcher de me faire une opinion sur certains sujets épineux. 

J'appartiens à une génération tolérante et ouverte d'esprit, ce qui est quelque chose de merveilleux en soi, mais ma génération manque clairement de repères. Elle dérive sans morale et sans grande vision d'avenir. 

En tant que société, on a décidé de nous émanciper de la religion catholique qui officiait comme grossiste de leçons et de morale préfabriquée depuis quelques siècles. La référence morale n'a cependant pas été remplacée et plus les années passent, plus le manque se fait sentir. Non pas que j'en appelle à un retour vers le catholicisme, qui est à bien des égards responsable de sa chute, mais il faudra bien un jour ou l'autre se décider des valeurs communes. Des valeurs qui garantissent une certaine cohésion sociale et permettent de se trouver une place comme individu dans la communauté, plutôt que d'être écrasé par l'indifférence générale au nom de la liberté individuelle.  

Il faut reprendre conscience de l'importance de notre rôle à jouer comme individu dans la grande fourmilière humaine. Réapprendre à s'impliquer et à sacrifier nos menus besoins pour le bien collectif. 

Depuis la Révolution tranquille, les Québécois ont décidé petit à petit que certaines valeurs n'étaient pas intrinsèques à notre culture, pour laisser une plus grande place aux «valeurs» libérales. Cela s'illustre assez clairement dans le discours xénophobe notamment - qui, vous l'aurez deviné, m'inquiète –. C'est-à-dire d'accuser les «autres» d'être différents de «nous», sans être capables de mettre le doigt sur ce qui nous définit. 

Attention, psychologie et sociologie à deux cennes

À mon sens, «juger» c'est se positionner consciemment devant quelque chose qui nous fait réagir. En prendre conscience, ça signifie se garder un peu de perspective pour analyser aussi. Parce que la réaction émotive, elle, est inévitable. Les penseurs de l'Antiquité, les multiples guerres sanglantes et les chicanes de familles ont démontré qu'il faut se méfier de nos émotions et plutôt se laisser guider autant que possible par la raison.  

Ce n'est pas uniquement un problème social. Je l'écris comme un phénomène social, mais j'ai surtout à l'esprit quelques cas de personnes qui me tiennent énormément à cœur qui ont eu un comportement plus au moins «correct» et qui auraient dû recevoir un jugement cinglant de la société qui les entoure. Parfois, quand les repères sont disparus et qu'on refuse d'écouter ses proches, ça peut faire du bien de se faire dire dans la file d'épicerie par Mme Gilbert du 13ème rang à quel point on n'a pas d'allure. Parfois, foncer dans un mur ça réveille. 

Aujourd'hui, il semblerait qu'on puisse toujours se trouver quelqu'un pour accepter le pire des vices au nom de l'ouverture d'esprit. Ça peut être un bon ami, mais qui ne nous rend pas service par son ouverture. Personnellement, je considère qu'un des plus grands signes d'affection et de respect, c'est de le dire à l'autre lorsqu'il s'engage à contre-sens sur l'autoroute de la vie.