Le 20 juin 2018
Volume 36, Numéro 6
Machination de l'imagination
Opinion

Machination de l'imagination

Je devais avoir quelque chose comme 4 ans la première fois que j'ai cru voir un sanglier. Ce n'était pas en Europe ni dans un élevage ou dans un zoo, mais sur le bord d'une route entre deux villages dans les Cantons-de-l'Est. Sauf qu'on ne m'a pas cru sur le coup. Je n'en tiens pas rigueur à mes parents, voir un sanglier au Québec est pour plusieurs aussi plausible que de rencontrer un orang-outan à Saint-Honoré. En plus, j'étais un grand  fan des aventures d'Astérix et Obélix, deux grands consommateurs de sangliers rôtis, lorsque j'étais petit. Mon imagination était trempée des aventures des deux gaulois, mais je garde un souvenir hyper précis de ce que j'ai vu cette journée-là : une femelle sanglier (laie) avec deux petits marcassins (ses bébés) et je pourrais encore aujourd'hui vous montrer à quel endroit. 

J'ignore si la clarté de mon souvenir peut être interprétée comme un signe de véracité. Je ne garde aujourd'hui aucun souvenir des histoires que je créais dans ma tête, contrairement aux sangliers dont je me rappelle parfaitement. 

À force de le répéter avec conviction, j'ai fini par créer un doute dans la tête de mon père qui était avec moi cette journée-là. La psychologie démontre qu'il est possible de se «créer» des souvenirs seul ou avec l'«aide» de quelqu'un si l'évènement auquel il réfère est quelque peu plausible. Cette journée mon père n'a rien pu voir parce qu'il regardait seulement la route, mais avec le temps, il peut maintenant visualiser ce que j'ai vu. 

En vieillissant, c'était devenu une blague dans la famille, mais récemment et à ma grande surprise, je crois bien que l'actualité m'ait donné raison. 

Depuis le début de l'année 2017, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs lutte contre les ravages causés par…les sangliers sauvages au Québec. En fait, depuis que la viande de cet animal gagne en popularité et que les élevages se multiplient, certains individus se sont échappés et reproduis en forêt. La femelle peut avoir jusqu'à dix bébés par année, ils peuvent s'adapter facilement au climat québécois et ils n'ont pas de prédateur ici. Tout pour créer une situation qui pourrait dégénérer. 

Contrairement à leurs cousins français, les sangliers québécois sont assez petits. Tout comme ceux que j'ai vus il y a une quinzaine d'années qui n'étaient pas beaucoup plus gros que des cochons domestiques, mais en plus poilus et plus foncés. 

Inutile cependant de s'inquiéter à Shipshaw, aucun sanglier n'a pour l'instant été observé au nord du fleuve Saint-Laurent. Par contre, une rapide recherche sur le web m'a appris qu'une «pourvoirie» près de Lac-Bouchette permettait aux chasseurs d'abattre un sanglier dans un enclos contre 500$. On est bien loin d'Obélix qui «cueillait» le sanglier à coup de baffes! 

C'est plutôt dans le Centre-du-Québec que l'on s'alerte. Avec sa manie de fouiller le sol, les quelques dizaines de sangliers en liberté causent des ravages importants aux agriculteurs. Il demeure toutefois interdit de chasser le sanglier en liberté, et pour cause : si le chasseur rate sa cible, l'animal fuira les hommes comme la peste et il sera impossible de le capturer. C'est justement la capture de tous les sangliers qui est souhaitée par les agents de la faune, car si on perd le contrôle de sa population, sa présence pourrait se généraliser à l'ensemble de la province.