Le 14 novembre 2018
Volume 36, Numéro 9
Opinion

Nos fantômes

L'Halloween n'est peut-être que dans plus d'un mois, ça n'empêche pas les commerçants de commencer à sortir les squelettes décoratifs et les épiciers à mettre de l'avant les saveurs automnales. Étant moi-même amateur de folklore, je suis fasciné de constater à quel point les croyances surnaturelles et païennes venues tout droit des profondeurs des millénaires passés trouvent leur chemin au 21e siècle. Des traditions sorties de leur contexte religieux, mais qui trouvent écho sous un verni peusdo-scientifique comme les fameuses émissions télévisées de «chasseurs» de fantômes qui ont encore la côte. Fascinant à une époque où tout le savoir humain est disponible au bout de nos doigts et personnellement, je m'en réjouis puisque la science n'a pas encore eu raison de la curiosité des hommes.  

L'autre soir, je me demandais le plus sérieusement du monde si la science arriverait à clore le débat sur la survivance de l'âme et sur la vie après la mort. Peut-être pourrions-nous un jour jaser avec les défunts d'une façon ou d'une autre. En tout cas au moins faire le tour de la question et arrêter de croire le cas échéant. 

Et dans ma voiture où ces pensées me traversaient l'esprit (!), j'ai été frappé de constater à quel point notre vie de tous les jours est habitée de personnes décédées. Ce soir-là, je réécoutais pour une énième fois un CD du bluesman Howlin' Wolf  (décédé en janvier 76) tout juste après avoir terminé l'écoute d'une compilation du grand Chuck Berry (qui nous a quittés il y a quelques mois). Sur le siège passager, j'avais comme livre La Peste d'Albert Camus, décédé d'un accident de voiture en janvier '60.  

Une vraie morgue!

On n'y pense pas puisque c'est devenu normal d'écouter la voix ou de lire les écrits d'artistes décédés, mais ces traces doivent prendre une tout autre symbolique pour les gens qui les ont réellement connus. 

Laisser des traces

Depuis le début des années 1900, l'Humanité n'a jamais produit autant d'archives. Que ce soit des livres produits par dizaines de milliers de copies dans des éditions bas de gamme (je salue Guy des Cars au passage) ou des disques vinyles vendus par millions d'exemplaires, les historiens des décennies à venir ne devraient pas avoir trop de difficultés à bien comprendre notre culture populaire.  

Évidemment, Chuck Berry a encore des millions de fans pour garder sa mémoire vivante et, exemples plus extrêmes, Jésus Christ ou Mahomet se sont startés des religions avec des millions de fidèles pour commémorer leur relativement court passage sur terre. Mais pour nos proches? Qui est-ce qui gardera leur mémoire vivante? 

Dans les faits, nous avons désormais la possibilité technologique de «sauvegarder» la totalité des pensées qui traversent l'esprit d'un homme ou d'une femme au cours de sa vie.  Mais en réalité, les gens meurent et nous gardons que quelques photos, tout au plus des vidéos mal filmés et des souvenirs qui se décomposeront avec le temps.  

Je n'ai pas connu Jack Kerouac, mais à force de lire les dizaines d'ouvrages qu'il a laissés à l'humanité, je comprends peu à peu des pans de sa personnalité. Même chose pour Bob Dylan: au final qu'il soit mort ou vivant ne change pas grand-chose pour l'immense majorité de ses admirateurs qui ne croiseront jamais son chemin. En produisant autant de matériel à écouter et à réécouter, il s'est en quelque sorte rendu immortel!  

Et si on faisait de même avec notre famille? Alors que tout le monde est en santé, on pourrait prendre une petite heure et discuter et enregistrer, histoire de poser des questions sur l'enfance d'un aïeul, sur des souvenirs de voyages et sur n'importe quel autre aspect du quotidien. Une belle façon de faire un travail d'historien à petite échelle, mais surtout de transmettre un héritage d'une valeur inestimable.