Le 19 septembre 2019
Volume 37, Numéro 7
Opinion

Faire du pouce sur l'entraide

À l'approche du fameux temps des Fêtes, permettez-moi de vous présenter un conte de Noël. Installez-vous confortablement au chaud avec un bon thé (chaï de préférence). Mon histoire mêle des rencontres inattendues et la générosité d'inconnus, mais contrairement aux contes qui remontent au temps de Mathusalem ou de l'Angleterre victorienne, mon récit s'est passé il y a à peine quelques années à Jonquière. 

J'ai toujours été fasciné par l'Aventure. Celle avec un grand A. L'idée de vagabonder, sans direction pour se rendre à la maison comme dirait l'autre. Malheureusement, et contrairement aux héros américains qui me fascinent, je n'ai pas eu la chance de grandir dans une famille dysfonctionelle. Mes parents ne m'ont pas mis à la porte à 12 ans et je n'ai jamais quémander dans ma tendre enfance. 

Pour en revenir à cette histoire, il faut remonter à la mi-décembre il y a 3 ou 4 ans. L'école étant terminée, j'étais désœuvré et l'immobilisme qu'impose le parcours scolaire commençait à me peser.  On a parfois des bulles au cerveau et la mienne qui ne voulait pas passer c'était de descendre à Montréal en train. 

Vous comprendrez qu'il ne s'agissait pas de prendre sagement le train du CN, mais bien de sauter sur un train de marchandise. Mon planning était simple: prendre un premier train jusqu'à Chambord, puis descendre en direction de La Tuque. Rendu à Trois-Rivières, je me débrouillerai en faisant du pouce ou en prenant l'autobus. 

Ayant pris soin de m'informer de l'horaire du passage des trains au fameux Pavillon du hot-dog de Kénogami, je savais que je pouvais compter sur l'arrivée d'un convoi en direction d'Alma vers 21 h (si ma mémoire est fidèle) et je me suis donc dirigé vers le chemin de fer qui chevauche la St-Hubert après m'être chaudement vêtu. 

En ville, les trains ne vont pas très vite. Sensiblement à la même vitesse qu'une personne qui court. Il n'est donc pas ben ben difficile d'y monter à bord. Le truc c'est de trouver un appui solide pour s'agripper et un endroit assez large pour mettre le pied. 

Après le choc irrésistible qui plaque le passager, on peut se mouvoir sur le wagon sans trop de difficulté. Et le spectacle est magnifique. Juché à une dizaine de pieds du sol, on a l'impression d'être sur un paquebot qui vogue sur les champs. Même si la locomotive est loin, on sent son vrombissement et les articulations du convoi, comme si la machine était vivante. 

Le truc, c'est que j'ignorais (et j'ignore toujours) si tout cela était bien légal, ou plutôt à quel point c'était illégal. Heureusement, les policiers de la Sûreté du Québec n'avaient pas l'air de le savoir non plus. 

En fait, puisque j'ignorais à quel endroit le train était rendu et que je craignais de manquer Chambord et de me retrouver à Chibougamau, le GPS de mon téléphone me permettait de me situer dans la nuit jeannoise, mais la lumière de son écran m'a fait repérer par les techniciens du train dans la nuit jeannoise peu avant Héberville-Station. 

Cent fois, j'aurais eu le temps de partir tranquillement de mon wagon, mais je m'y suis plutôt cacher dans un recoin. Comme je devais l'apprendre quelques minutes plus tard, la procédure dans une telle situation prévoyait de fouiller un à un tous les wagons et c'est ainsi que j'ai pu visiter la locomotive ayant ses opérateurs qui étaient en beau joualvert. Les employés qui –je crois- travaillaient pour l'Alcan, se sont assurés que j'aie un lift pour repartir et une voiture de la SQ m'attendait.

 

«Honnêtement c'est la première fois qu'on intervient pour quelque chose comme ça», m'avouait le policier. Puisque que je n'étais pas entré dans le wagon, je ne m'étais pas réellement introduit par infraction, bien que la voie ferrée soit une propriété privée. Lui et son collègue semblaient plutôt surpris, voir impressionnés. Le mercure affichait dans les –25 et l'humidité s'installait. 

Ils m'ont mené à la limite de leur territoire, le Tim Horton de Métabetchouan. Les meilleurs guides de voyage vous le diront, ce n'est pas exactement le meilleur endroit pour faire du pouce à 3 h du matin. 

Pourtant. «Qu'est-ce que tu fais à cette heure-là à faire du pouce?», me lance un Baieriverain qui montait sur Chibougamau. Monte-donc! Tu débarqueras à Chambord, mon père a un restaurant qui sert pas mal de camionneurs, tu devrais pouvoir trouver un lift.» 

J'ai fait un peu de pouce dans vie, moins que certains mais plus que d'autres, et je suis toujours surpris de voir à quel point les gens sont généreux et ouverts. À 4 h du matin, il m'a expliqué qu'il se rendait à une terre gouvernementale qu'il louait pour en couper le bois et a répondu à mes questions sur cette industrie qu'on connait mal. 

À Chambord par contre, impossible de trouver un camionneur qui accepte de m'embarquer. «C'est à cause des assurances, je ne peux même pas embarquer ma femme», m'expliquait un trentenaire. 

Qu'importe, ce n'est tout de même pas une bonne raison pour mourir de froid à Chambord-boucane. Plutôt que d'attendre le printemps sur le bord de la route, je préfère marcher tranquillement vers ma destination. C'est finalement un homme qui venait de terminer ses heures de travail de nuit qui m'a emmené vers Saint-François-de-Sales. 

Après être resté debout pendant 24 h, dont 5-6 heures dans le froid et l'humidité, Saint-François-de-Sales semble le hameau le plus accueillant sur terre. Dans la France prérévolutionnaire, on appelait ça un «lieu-dit», mais donnons à l'endroit le terme affectueux de «municipalité». Une municipalité qui a une caisse Desjardins chauffée et ouverte en tout temps mérite tout le respect qui se doit. C'est un ambulancier qui se rendait à Lac-Bouchette qui m'a ouvert sa portière pour me permettre d'avancer de quelques kilomètres dans mon périple. 

À Lac-Bouchette, je dois l'avouer, je suis resté sur la 155 et je n'ai pas profité des mille et un attraits qu'offre le village. Je note toutefois que certains aspects pourraient être améliorés quant à l'accueil des voyageurs infortunés. Un dépanneur m'a permis d'emmagasiner un peu de chaleur avant de repartir. Le commis et son chummy qui était venu jaser avec lui ce matin-là, me regardaient comme si j'étais un cousin proche d'E.T. 

De là, comble de chance, c'est un employé d'une caisse Desjardins de Chibougamau qui se rendait à Montréal qui m'a permis de finir ma route. 

« Ah ouain t'es étudiant? J'étais sûr que tu sortais du pénitencier de Roberval, je voulais te donner un coup de main». Comme quoi un petit geste peut venir des meilleures intentions.  

Au final, ce sont toutes ces rencontres qui rendent l'expérience si attrayante. Tant de bonté en quelques heures permet de croire que malgré nos origines et nos occupations diverses, les valeurs sont universelles. 

Joyeux Noël!