Le 18 juin 2019
Volume 37, Numéro 6
Maisons abandonnées
Opinion

Maisons abandonnées

La semaine dernière je m'y suis décidé, j'ai pris un rendez-vous à la banque. Ayant quelques notions d'économie, une fibre entrepreneuriale qui tend à s'exprimer et un certain stress quant à l'avenir de ma profession, je me suis décidé à garder un œil attentif à mes finances plutôt que d'attendre que le pire arrive et accuser l'univers d'en être responsable.

Ce qui est particulier à la Caisse, c'est qu'on vous accueille dans un respect quasi religieux. Comme s'il y avait quelque chose de noble avec l'argent. Moi personnellement je me lave les mains à chaque fois que j'y touche... 

Bref, j'ai placé un peu d'argent. Pas grand-chose, mais je serai content de l'avoir dans cinq ans lorsqu'il aura «travaillé» un peu. Peut-être pour finir mon programme universitaire sans stress, financer un projet qui me tient à cœur, qui sait? 

«Monsieur votre note de crédit est très bonne. Lorsque vous voudrez chercher pour une hypothèque, ça devrait bien aller» m'annonçait la bonne femme enceinte jusqu'aux oreilles. 

Une hypothèque. Vingt-cinq ans à payer à la banque. Je me suis retenu pour ne pas rire. Et quoi encore? Une retraite et des REER? Sur le coup, je ne me sentais pas tellement concerné et pas seulement parce que c'est seulement mon 22e printemps cette année. 

Je ne suis pas devin. Mais la seule chose que je sais, c'est que j'ignore ce que me réserve le futur, côté professionnel, dans le prochain quart de siècle. 

Bien sûr, comme plusieurs, j'aimerais ça être propriétaire. Tant qu'à passer le balai, autant le faire chez soi que dans un endroit loué. 

Une hypothèque c'est aussi un acte de foi. Faire confiance à son employeur, à sa profession et à sa santé pour tenir le coup. En 2019, ce sont des variables hasardeuses. La plupart des emplois des décennies à venir n'existent pas encore et rares seront ceux qui prendront leur retraite au même endroit où ils ont débuté leur carrière.  Personnellement je ne m'en plains pas. J'en fais simplement le constat. 

J'ai profité des jours qui ont suivi pour régler un lot de trucs administratifs désagréables et longs. Une fois ma liste de choses à faire vidée, nous avons décidé, moi et ma copine, d'aller faire un tour dans la campagne, près de la frontière américaine.

La destination n'était pas choisie sans raison. La bonne femme de la Caisse populaire a réussi à faire germer l'idée dans mon esprit de devenir propriétaire. Mais tant qu'à me risquer, il est clair pour moi que je m'installerais sur un grand espace. Dans les Cantons-de-l'Est, les terrains situés près de la frontière américaine sont souvent abordables parce que loin de tous les services. En plus c'est beau. 

Je m'attendais à tomber sur une pancarte à vendre. Un vieil écriteau dans le milieu de nulle part rongé par la verdure qui commence à reprendre ses droits. C'est plutôt les maisons abandonnées qui ont attiré mon attention.

Des grosses cabanes sur deux étages, souvent plus que centenaires que le hasard du temps et l'immoralité des aléas financiers ont livré à la décrépitude. Du vieux bois photogénique, mais irrécupérable. 

Qu'est-ce qui a mené les derniers  propriétaires à laisser le bâtiment pourrir? Ce sont des histoires qui vont fort probablement demeurer dans l'oubli. Tout de même curieux de vivre dans un monde où on peut décider de se mettre une hypothèque au-dessus de la tête ou d'abandonner sa maison aux ratons-laveurs.