Le 18 novembre 2019
Volume 37, Numéro 9
Opinion

La fois ou j'ai travaillé 450

La fois ou j’ai travaillé 450

Mon grand-père a travaillé toute sa vie. Il n'avait même pas ses 13 ans lorsqu'il a décidé de sortir de l'école de rang avec ses coups de règle et ses chapelets pour aller travailler pour quelques sous.

Intellectuel grâce à son esprit vif et sa curiosité, ce qu'il entretient encore à l'aube de ses 80 ans, il n'a réellement pu utiliser ses connaissances acquises à gauche et à droite dans un travail où il aurait pu s'accomplir.  

L'père comme on l'appelle ne s'est jamais plaint de son travail d'usine. Ça lui a toujours assuré assez de sous pour gâter mon père, mon oncle et ma grand-mère. Il n'a pas non plus rouspéter lorsqu'il a dû travailler de nouveau plus tard pour assurer la stabilité économique du foyer. 

Autre temps et autre contexte, je n'ai jamais dû faire face au dilemme d'arrêter mes études pour me retrouver sur le marché du travail. Je dirais même que j'ai pu arrêter de «travailler» il y a de cela quelques années. 

La dernière fois c'était peut après avoir débuté mes études en journalisme à Jonquière. Pour la dernière fois de ma vie, je l'espère, j'avais accumulé des connaissances qui me promettraient un bel emploi sans m'en offrir de garantie. Au beau milieu de l'été, je m'étais retrouvé désoeuvré avec un appartement à payer. 

Dans l'ancien temps, c'est-à-dire il y a trois ou quatre ans, la crise de l'emploi était beaucoup moins grave. Il était beaucoup plus difficile de trouver du travail rapidement.

J'ai donc déposé ma candidature à une agence d'emploi dans les Cantons-de-l'Est. Après quelques jours, un jeune homme fraîchement diplômé m'appelle avec un enthousiasme faux, pour m'informer que j'ai été accepté pour fabriquer des portes à Lac-Mégantic. Wow! Mais quand n'on a pas le choix, on n'a pas le choix. 

Puisque l'entreprise qui fournit entre autres Rona avait besoin de main-d'oeuvre à tout prix, un autobus avait été affrété de Sherbrooke vers Lac-Mégantic. Un trajet d'une heure et demie et, d'où je demeurais, je devais faire un premier trajet de 35 minutes pour me rendre à Sherbrooke. 

Comme dans toutes les bonnes entreprises, les cadres étaient sympathiques pour les 15 premières minutes après notre arrivée. Le temps de faire la visite des différentes étapes de fabrication des portes et de choisir où l'on désire travailler. 

Espérant une meilleure paye, je me suis proposé pour travailler avec l'équipe de collage. Avec quatre autres travailleurs, j'assemblais les différentes composantes des portes, soit essentiellement du carton. 

Le poste était bonifié d'un supplément de quelques dollars l'heure en raison de la proximité avec la colle industrielle qui donne un fameux mal de tête à court terme et probablement le cancer à long terme. 

En quelques secondes et sans formation, mon rôle était d'assembler correctement les portes en passant les pièces correctement disposées sous la colle. 

«Tu viens de scrapper 2 000 $ de portes, une chance qu'ils ne vont pas te les charger!» me lance une contremaître après quelques heures et devant une pile dégoulinante de colle chimique. 

«Eh bien, ils ne me paient pas pour chaque porte bien faite » que je lui réponds, sachant mes chances de bénéficier d'un fonds de retraite faible à Mégantic. 

Puis vient le moment de prendre la pause. Un son de cloche agresse les ouvriers pour leur dire de cesser leurs activités. Des corridors sont même peints au sol et des salles de repos sont désignées au préalable pour éviter aux employés de devoir réfléchir durant les heures de travail. Quinze minutes plus tard, un autre son stupide nous agresse de nouveau et nous devons repartir vers nos machines aussi vite que possible. 

La seconde journée (sur trois), j'ai été appelé par un autre supérieur du plancher qui me met à l'écart. «Attends, je veux vérifier quelque chose » me dit-il avant de me piler sur le bout du pied allégrement. 

Cette vérification scientifique lui a permis de constater que mes bottes militaires n'étaient pas à cap d'acier. «Va falloir que tu t'en procures pour demain» m'avertit-il avant de me laisser revenir dans les effluves de colle. 

Le lendemain, après les quatre heures de route que représentaient l'aller et retour, je suis prêt pour une troisième et ultime journée au travail.

 

Bizzz, après l'aliénante alarme, le même supérieur de la veille vérifie mes bottes. « Ces les mêmes qu'hier!»

 

Bah oui, j'ai 6 heures de libre entre mes deux "shifts", j'irai pas magasiner des babouches pour te faire plaisir.

 

Rendez-vous chez la directrice des ressources humaines qui me fait un discours sur la sécurité au travail et qui m'offre d'aller en acheter sur le champ. 

Deux choix s'offraient à moi : offrir ma démission sur le champ ou promettre d'aller m'en procurer durant le week-end et donner ma démission plus tard. J'ai choisi la seconde option. Je pense que je regrette un peu! 

De retour derrière la machine, le représentant syndical m'interpelle. «Je t'ai pas encore fait signer ta carte de membre, viens me voir tantôt!» Finalement je ne lui ai pas fait perdre son temps. 

Après un dernier son de cloche agressant, j'ai finalement pu rembarquer dans l'autobus, faire près de deux heures  et retourner à Shebrooke. 

Ma première action fut de jeter toutes mes cartes d'employé avec grand soulagement. C'était la dernière fois que j'ai «travaillé».