Le 14 novembre 2019
Volume 37, Numéro 9
Opinion

Basculer dans les statistiques

Pour un article que j'ai écrit il y a quelques semaines, je me suis plongé dans la jungle stérile de Statistiques Canada. Un écosystème de chiffres, de titres généraux et de pourcentages. Un univers où plus souvent qu'autrement, la forêt avale les arbres dans une masse uniformisante.

Je souhaitais obtenir des statistiques sur la communauté anglophone des Cantons-de-l'Est. Les descendants des premiers colons Loyalistes et des immigrants anglophones.

Difficile de trouver des données précises sur l'appartenance ethnique ou culturelle. Dans le monde des statistiques, l'appartenance à une culture se limite souvent à la langue parlée à la maison. Dans certaines MRC des Cantons-de-l'Est, il y a jusqu'à 20% de la population qui parle anglais à la maison. Sur le coup, ça m'a frappé. Mais nous aussi on parle anglais à la maison!

Depuis près d'un an, je partage ma vie avec un merveilleux petit bout de femme qui a l'espagnol pour langue première, l'anglais comme langue seconde et le français en troisième place. Moi c'est le contraire. Instinctivement on a fait chacun de notre bout de chemin et nous vivons dans la langue de Shakespeare.

Au début c'était handicapant pour moi. Je n'ai jamais maîtrisé correctement ma langue seconde. Difficile de connaître les bonnes traductions et surtout les bonnes structures. Au fil des jours, l'habitude se prend et la discussion devient plus naturelle. Il n'y a pas à se cacher, la langue première parlée à la maison est l'anglais. J'ai basculé dans les statistiques!

Longtemps le spectre de l'assimilation a été brandi: le risque de perdre le français, de communiquer dans la langue des conquérants pour faciliter nos communications. Une situation qui amènerait le désintérêt de défendre nos institutions et le danger de se noyer dans la masse anglo-saxonne de l'Amérique du nord.

Je laisse ce discours aux oiseaux de malheur et l'étude des risques aux experts sociologues, anthropologues et linguistes, mais pour ma part, c'est l'effet inverse qui s'opère.

En apprenant à mieux se débrouiller en anglais, il devient plus facile de décoller le «québécois» du «bon» français. Puisque souvent nos structures à l'oral sont calquées sur la langue de Shakespeare. En connaissant la formulation anglaise, cela permet de mieux l'identifier et de l'éviter.

Il est vrai que j'ai la chance de parler régulièrement et de travailler en français, travail qui me demande justement d'utiliser le meilleur français possible.

L'usage de l'anglais devient dangereusement confortable dans certaines situations. D'abord comme journaliste puisque mon travail est d'obtenir le contenu le plus pertinent auprès des personnes les plus pertinentes et cela implique parfois l'usage de l'anglais.

Avec le temps et l'habitude, j'utilise parfois l'anglais pour éviter une conversation. À l'extérieur de mes activités professionnelles, je préfère généralement garder mon jardin secret et à l'occasion j'entame volontiers une conversation en anglais avec un locuteur francophone que je rencontre dans la rue pour éviter de discuter trop longuement. Si cela pourrait sembler étrange dans la plupart des régions du Québec, dans les Cantons-de-l'Est, il y près d'une personne sur cinq issue de la communauté anglophone et encore plus qui se débrouille bien en anglais.

D'être exposé à une autre langue est une chance, peu importe l'âge. Pour ce qui est de mon couple, nos amis communs se sont dit qu'il s'agissait aussi d'une chance pour elle d'améliorer son français et pour moi mon espagnol. ...... Un jour peut être!