Le 28 September 2022
Volume 40, Numéro 7
Opinion

L’esprit de clocher

C'était par une belle fin de semaine d'automne, à Littleton au New Hampshire. Comme son nom le laisse croire, il s'agit effectivement d'une petite ville tranquille comme on en retrouve tant entre le Vermont et le Maine. 

Après une balade en kayak sur une petite rivière aussi tranquille que la ville qu'elle traverse, je m'étais arrêté dans une vente de garage ou il n'y avait pas grand-chose d'intéressant, si ma mémoire est fidèle. J'y ai quand même déniché un gros bouquin. Un beau livre vieux de quelques décennies avec la couverture recouverte d'un tissu bleuâtre. The politics of provincialism que l'on pourrait traduire par les politiques provincialistes, qui a aussi pour équivalent l'esprit de clocher.  

Tiens donc, je vais mieux comprendre les idées fondamentales de ce mouvement qui a dominé chez nous au Québec sous Duplessis et avant. Je vais être davantage capable d'identifier ce qu'il en reste dans notre politique actuelle, que je me disais à ce moment.  

Je n'ai jamais ouvert le livre. Ce ne fut pas nécessaire pour comprendre l'idée générale. 

À Littleton au New Hampshire, il y a une dizaine d'années, je ne me doutais pas que le provincialisme allait devenir la principale proposition politique du gouvernement québécois d'aujourd'hui. 

Et pourtant, c'est bien la façon adéquate de nommer le projet de loi 96.  Je vous invite à lire le projet de loi. En passant, ces documents sont beaucoup plus faciles à comprendre qu'on le pense.  

Pour résumer grossièrement, il s'agit de taper sur ceux qui ne parlent pas français pour les pousser à parler français et à essayer d'empêcher ceux qui parlent français d'étudier en anglais. Une partie de l'application des dispositions repose sur la délation, ce qui promet un environnement sain où il fera bon de dénoncer son collègue de travail.

Excluant quelques détails dont on peut douter des effets réels, c'est l'essentiel de la mécanique proposée pour protéger la langue de la majorité des Québécois.  

On ne peut pas discuter longuement du bien-fondé d'une telle stratégie. Ce qui frappe le plus dans ces quelque 100 pages de projet de loi, c'est l'abandon total de l'idée que les Québécois ont une place dans le concert des nations, qu'ils peuvent se mesurer d'égal à égal avec les autres peuples et briller malgré notre faiblesse numérique, avec comme atouts nos particularités comme peuple et comme outil, une bonne connaissance de la langue universelle.  

Non, aujourd'hui, le modèle proposé du Québécois est un individu en droit de ne parler que le français et en droit d'exiger que tout le monde en fasse autant dans SA province à lui. Il n'a pas à regarder à l'extérieur, à rêver d'exceller et d'être reconnu en dehors de son village d'irréductibles. Maîtres chez nous et c'est assez comme ça.  

Comprenez-moi bien, je blâme ici tous les partis politiques, pas seulement le gouvernement en place. Si une telle proposition arrive sur la place publique et a toutes les chances d'être adoptée à l'automne, c'est qu'il y a eu négligence de toute part depuis des années. Avoir maintenu un débat ouvert et serein aurait permis d'éviter d'en arriver à de telles propositions et à une situation où les partis d'opposition craignent de voir leur maigre support fondre s'ils expriment trop de réticences. 

Et à force d'avoir laissé traîner la discussion sur nos relations avec nos amis de la minorité historique anglophone du Québec et de notre place comme Québécois dans un monde extrêmement mondialisé, on arrive avec des idées qui ont mal vieilli, pour ne pas dire rancies.

Si vous lisez le projet de loi, vous comprendrez probablement deux choses: il contient très peu d'idées pour promouvoir le français et, à part déranger sans raison la communauté anglophone historique, les dispositions ne concernent pas du tout notre exposition réelle à l'anglais.

Dans notre quotidien, combien de fois devons-nous emprunter la langue du Prince Charles? Sur internet évidemment, pour acheter en ligne et lorsque les algorithmes des réseaux sociaux décident que nous sommes dûs pour notre dose d'anglais. À la radio commerciale à la limite et évidemment sur les plateformes de diffusion en continu comme les Netflix de ce monde.  

Jusqu'à présent, il semble impossible d'imposer des mesures efficaces contre ces gigantesques entreprises. Mais le gouvernement québécois pourrait et devrait mettre l'épaule à la roue pour soutenir massivement la production de contenu numérique en français et ainsi inonder les Québécois de contenu de toute sorte à consulter en français. Et pas juste du contenu de qualité radio-canadien, du fast-food aussi, parce qu'en fin de compte, c'est ce que les internautes recherchent.  

Que l'on soit en faveur au non en faveur de la souveraineté, il faut reconnaître que la période de notre histoire durant laquelle l'appui à l'indépendance était le plus fort a eu pour effet de relever le débat sur ces sujets épineux. Le camp du Non a dû apporter des idées pour freiner la vague et proposer un fédéralisme renouvelé et les souverainistes devaient se préparer à prendre les responsabilités d'un état indépendant.  

Le bilinguisme a toujours été un outil pour les Québécois. Avant la conquête anglaise, les coureurs de bois canadiens-français ont exploré et commercé dans une énorme partie de l'Amérique du Nord grâce à leur connaissance des langues autochtones. De là, le modèle du Québécois qui a réussi à l'étranger.

Il faut évidemment trouver des façons de mieux préserver le français, mais pour revenir à mes histoires de kayak, pagayons au moins dans le bon sens.